Le smart by design, un tournant dans la conception des établissements de santé

Tribune de Frédéric Pitard, Directeur du Développement, Kardham Digital et Romuald Dobrzynski, Architecte Associé, Kardham publiée sur Construction21 le 18 mai 2026.

 

Le numérique ne peut plus être pensé comme une surcouche venant s’ajouter aux établissements de santé une fois les bâtiments livrés. Face aux enjeux énergétiques, organisationnels et opérationnels auxquels le secteur est confronté, architecture, exploitation et digital doivent désormais être pensés ensemble. Le « smart by design » s’impose ainsi comme un levier de flexibilité, de résilience et de performance durable pour les infrastructures hospitalières.

 

Sortir d’une logique de superposition

 

Aujourd’hui encore, de nombreux projets hospitaliers sont conçus selon une logique séquentielle. L’architecture vient d’abord. Les questions d’exploitation, de maintenance, de pilotage énergétique ou de digitalisation arrivent ensuite, une fois le bâtiment déjà pensé, voire même livré.

Or, on aurait vite fait d’oublier que l’hôpital est un organisme vivant, en mouvement permanent, intégré à son environnement et qui doit orchestrer nombre de flux humains, techniques, logistiques ou numériques. Chaque évolution des pratiques médicales, chaque transformation des parcours de soins, chaque contrainte réglementaire ou énergétique modifie profondément la manière dont ces établissements fonctionnent au quotidien.

Dans ce contexte, continuer de dissocier conception architecturale et conception numérique revient à créer des infrastructures qui devront être réadaptées en permanence pour répondre à des usages dont une grande partie peut pourtant être anticipée dès la phase de conception. Le principe du smart by design consiste précisément à inscrire le numérique dans l’ADN même du projet, plutôt que comme une surcouche technique venant s’ajouter a posteriori.

 

Anticiper les usages dès la conception

 

Cette évolution est d’autant plus nécessaire que le secteur de la santé connaît aujourd’hui de profondes mutations. La montée en puissance de l’ambulatoire, les tensions sur les ressources humaines – 71 % des établissements du secteur social et médico-social rencontrent des difficultés de recrutement, accentuant la question de l’attractivité et du bien-être au travail des personnels (1) – l’explosion des coûts énergétiques, l’automatisation progressive de certaines fonctions logistiques ou encore le développement des équipements médicaux connectés imposent une vision beaucoup plus intégrée des bâtiments hospitaliers.

L’hôpital fonctionne désormais comme une plateforme de données et de services dont l’efficacité repose sur la capacité des différents systèmes à communiquer entre eux. C’est précisément ce que permet le smart by design en concevant simultanément le bâtiment physique et son environnement numérique.

Dans de nombreux projets, le BIM est déjà utilisé comme outil de conception et de coordination technique. Les jumeaux numériques prolongent aujourd’hui cette logique en permettant de modéliser les futurs usages du bâtiment et les interactions entre ses différents systèmes. Dans un établissement de santé, cette approche permet notamment d’anticiper dès la conception les interactions entre équipements, réseaux, logistique et flux hospitaliers. A titre d’exemple, lorsqu’un robot logistique transporte du matériel médical, cela suppose que les ascenseurs, les systèmes d’accès, les réseaux et les équipements techniques aient été pensés dès l’origine pour fonctionner ensemble. Sans cette anticipation, les établissements se retrouvent contraints d’adapter a posteriori des infrastructures qui n’ont pas été conçues pour accueillir ces nouveaux usages.

 

Faire de la donnée un levier d’exploitation

 

Dans l’univers hospitalier, la donnée est un levier central de pilotage des bâtiments et de leur exploitation. Le smart by design permet désormais de faire de la donnée le « quatrième fluide » du bâtiment, au même titre que l’électricité, l’eau ou le traitement de l’air.

Parce qu’ils fonctionnent 24h/24, accueillent des équipements particulièrement énergivores et doivent garantir des conditions sanitaires constantes, les hôpitaux figurent parmi les bâtiments les plus consommateurs d’énergie du tertiaire. Selon l’ADEME (2), le secteur de la santé représente à lui seul 12 % de la consommation énergétique du secteur tertiaire français. Dans un contexte de forte hausse des coûts énergétiques, le budget énergétique de certains CHU ayant été multiplié par 2,5 entre 2020 et 2023 (2), disposer d’une vision fine et dynamique des usages devient un enjeu stratégique majeur.

Les Building Operating Systems (BOS) prennent ici une place centrale. Véritable système d’information du bâtiment hospitalier, le BOS doit lui aussi être pensé dès la conception afin d’intégrer les infrastructures, les données et les interactions nécessaires à l’exploitation future de l’hôpital. Là où les jumeaux numériques permettent d’anticiper les usages et les interactions du bâtiment, le BOS permet d’en orchestrer concrètement le fonctionnement au quotidien. Cette approche ouvre la voie à une gestion beaucoup plus fine des infrastructures hospitalières, capable d’optimiser les consommations énergétiques, les interventions techniques, la maintenance ou encore l’organisation opérationnelle du site, tout en conciliant des exigences croissantes de cybersécurité et de résilience des infrastructures.

 

Décloisonner les métiers pour concevoir autrement

 

Le smart by design implique par ailleurs une évolution profonde des méthodes de travail et de la gouvernance des projets. L’approche suppose de faire dialoguer les expertises et de réunir, dès l’amont des opérations, architectes, ingénieurs, exploitants, spécialistes du numérique et professionnels hospitaliers. Cette co-construction s’accompagne de nouvelles formes de gouvernance et de nouveaux rôles capables de piloter le projet numérique tout au long du cycle de vie du bâtiment. L’émergence de fonctions comme les AMO Smart ou les coordinateurs des systèmes et services numériques illustre cette nécessité de mieux articuler bâtiment, exploitation et numérique.

Le digital ne peut plus être ajouté aux établissements de santé une fois les bâtiments conçus. Il doit être intégré dès l’origine du projet, dans une logique de smart by design capable d’articuler durablement performance technique et énergétique, qualité d’usage et exploitation des infrastructures. Cette approche impose ainsi une vision globale dans laquelle architecture et digital ne sont plus pensés séparément mais comme les composantes d’un même projet hospitalier, pour accompagner l’évolution des usages et de l’exploitation tout au long de son cycle de vie.

 

(1) Projet stratégique HAS 2025 – 2030

(2) Transition énergétique des établissements sanitaires et médico médico-sociaux et impact du Ségur de l’investissement sur ces enjeux – avril 2024